Discours de Monsieur Jean-Didier Berger À l’occasion de la Commémoration du Centenaire du Génocide des Arméniens Clamart – 25 avril 2015

commemoration-genocide-armenienDiscours de Monsieur Jean-Didier Berger

À l’occasion de la Commémoration du

Centenaire du Génocide des Arméniens

Clamart – 25 avril 2015

«Ils sont tombés sans trop savoir pourquoi

Hommes, femmes et enfants qui ne voulaient que vivre

Avec des gestes lourds comme des hommes ivres

Mutilés, massacrés les yeux ouverts d’effroi

Ils sont tombés pour entrer dans la nuit

Éternelle des temps au bout de leur courage

La mort les a frappés sans demander leur âge

Puisqu’ils étaient fautifs d’être enfants d’Arménie »

Charles Aznavour

Monsieur l’Ambassadeur, votre excellence Monsieur Viguen TCHITETCHIAN,

Monsieur le député, Madame et Monsieur les sénateurs,

Mesdames et Messieurs les élus,

Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

Quelle lourde responsabilité sur mes épaules ce matin. 100 ans, 100 ans aujourd’hui que commençait le Génocide des Arméniens. Et il m’appartient de vous dire quelques mots. Comment ne pas imaginer qu’ils seront dérisoires face aux souffrances, face à l’horreur, face aux morts, à ces 1 million et demi de morts arméniens ? Que pourrais-je dire d’utile, moi, petit Français né 65 ans après ces événements tragiques à des milliers de kilomètres de l’Anatolie ?

Alors permettez-moi de commencer avec l’émotion. Mon émotion. Le Génocide des Arméniens n’est pas inscrit dans mon histoire familiale. Je le connaissais confusément des cours d’histoire de l’adolescence, une ligne bien courte dans les récits de la Première Guerre Mondiale. Je l’ai redécouvert, découvert devrais-je dire, à l’âge d’homme. Et ce fut un choc.

L’Europe, particulièrement l’Europe des Empires, fut traversée pendant toute son histoire par les massacres et les oppositions entres des communautés nationales ou religieuses vivant au sein de mêmes États multi-ethniques. Les Arméniens en furent les victimes bien avant 1915. Des massacres font des centaines de milliers de victimes en 1894-1895. 30 000 habitants arméniens de la ville d’Adana sont exterminés en quelques jours en 1909.

Mais 1915 fait entrer l’Humanité dans un type de violence jamais vu. On peine à trouver des exemples comparables dans l’Histoire. Il ne s’agit plus de l’expression meurtrière de haines ancestrales, il ne s’agit plus de violences dans la guerre mais de guerre par la violence, une violence sans limite.

Un État, en l’occurrence l’État ottoman, un gouvernement, dirigé par le mouvement Jeune Turc, mettent leur organisation, leur administration, leurs hommes au service d’une entreprise meurtrière. La construction étatique à l’européenne commencée avec les Temps modernes est mise en branle pour le pire plutôt que pour le progrès, pour l’avilissement des hommes plutôt que pour leur élévation. Ce sont les Lumières à l’envers. La preuve que l’Humanité peut reculer, que la marche en avant n’est pas une évidence et que le retour à la barbarie est toujours possible.

Cette connaissance intime du Génocide des Arméniens, je n’en hérite pas, je l’acquiers. Avec certains d’entre vous mes amis. Les mots que je prononce aujourd’hui, je les prononce avec émotion, avec vous dans mon cœur.

Mesdames et Messieurs, continuons avec des chiffres, oui des chiffres :

– 120 000 soldats arméniens de l’armée ottomane, tués par petits groupes entre janvier et février 1915 alors même qu’ils participaient à l’effort de guerre ;

– plusieurs centaines de notables et d’intellectuels, enlevés et exécutés à partir du 24 avril 1915 ;

– des dizaines de milliers d’hommes assassinés dans les villages d’avril à août 1915 ;

– 400 000 personnes, principalement des femmes, enfants et personnes âgées, morts de faim, de soifs, de maladies, d’épuisement, pendant les déportations vers le désert syrien

– 300 000 survivants des déportations qui furent assassinés dans des camps, 192 750 rien qu’au camp de Deir ez-Zor, chiffre précis utilisé dans les procès de 1919 et 1920.

Au total, près d’1,5 million de morts, 500 000 déplacés, 100 000 orphelins intégrés à des familles kurdes ou turcs.

Observez la rationalité et l’ordre logique du processus : les hommes en âge de combattre d’abord pour priver d’une force de résistance, les notables et les intellectuels ensuite pour couper la voix de la communauté et, enfin, pour achever la besogne, les femmes et les enfants soi-disant déplacés mais courant à une mort quasi certaine.

Pourquoi en parler ce matin ? À quoi bon ? Sommes-nous vraiment concernés ? Les Français arméniens sont certes les descendants des survivants qui ont choisi la France. Mais après tout leur contribution à la Nation française est tellement vibrante et forte qu’il pourrait sembler inutile de remuer le passé. Que l’on songe d’abord au héros de la Résistance, Missak Manouchian mais aussi à Henri Verneuil, Charles Aznavour, Michel Legrand, Robert Guédiguian, Carzou, Catherine Robbe-Grillet, Patrick Devedjian, Alain Prost, Hélène Ségara, Youri Djorkaeff, Robert Kechichian, Alain Boghossian, Daniel Bilalian, les Français d’héritage arménien sont l’une des forces vives de notre pays et démontrent que le modèle français d’intégration peut fonctionner.

Certains d’entre vous pourraient même me dire qu’après tout le négationnisme est désormais cantonné à la Turquie, que le terme de génocide est déjà largement reconnu par les historiens, par un grand nombre de nations, la France, le Canada, l’Italie, le Liban. Les États-Unis ont fait de nombreux pas dans cette direction. Les Parlements de l’Autriche mardi et de l’Allemagne hier ont adopté des résolutions qui reconnaissent le terme de génocide. Le pape François a eu récemment des mots très forts qui ont confirmé la position ancienne de l’Église catholique.

Vous pourriez même me dire que la Turquie progresse sur le chemin de la reconnaissance. L’année dernière Monsieur Erdogan adressait des condoléances aux descendants. Cette année le Premier ministre Davutoglu a déclaré « Nous partageons les malheurs des fils et des petits-fils des Arméniens Ottomans » « Nous respectons la mémoire des Arméniens ottomans innocents qui avait péri et présentons nos condoléances à leurs petits enfants ». Ce sont des pas importants, il ne faut pas les négliger. La Turquie admet donc l’existence des massacres, abandonne la théorie répugnante de la responsabilité arménienne. Le mot de génocide n’a pas été prononcé mais le progrès est notable. Cependant, tout autre mot que génocide ne peut être, au mieux, que transitoire, temporaire. Sinon il est un mensonge historique, une insulte à la mémoire des victimes et de leurs descendants.

Le chemin de la reconnaissance universelle est encore long mais elle est désormais un horizon accessible. L’historiographie du génocide après avoir été longtemps nourrie par les seuls historiens de culture arménienne est à présent étudiée par des historiens, français et américains notamment, sans lien personnel avec l’Arménie. Quelques courageux intellectuels turcs travaillent sur le sujet au risque de se heurter à l’hostilité de leur société et aux articles 301 et 305 du code pénal turc. Le rappel est utile : le négationnisme du génocide arménien n’est pas réprimé en France ou en Europe ; en revanche, prononcer le mode de génocide en Turquie expose à des poursuites judiciaires. La liberté d’expression sur 1915, elle est en Europe, pas en Turquie.

Je crois profondément que bientôt plus rien ne fera obstacle à la vérité. Et je veux dire à mes amis de culture et d’héritage arménien, comme je vous le disais ici-même l’année dernière : n’attendez rien de la Turquie, vous n’en avez pas besoin. Le jour où la victoire symbolique arrivera, nous nous en réjouirons tous. Mais les communautés arméniennes sont trop belles et fortes pour être maintenues dans une attente interminable.

Ce que je retiens des cérémonies du Centenaire à Clamart, en France et dans le Monde, de la multiplication des articles et des documentaires au cours des derniers semaines, c’est que les faits sont là, ils sont établis, documentés. Le négationnisme du Génocide des Arméniens qui s’appuyait encore il y a 30 ou 40 ans sur une relative absence d’intérêt de la communauté académique est devenu aujourd’hui aussi absurde et disqualifié que le négationnisme de la Shoah.

Mes amis, ce n’est pas le combat de la Vérité contre le Mensonge qui m’inquiète. C’est celui de la Mémoire contre l’Oubli. Nos sociétés 100 ans après, mais ce sera encore valable dans 100 ans et encore dans 200 ans, doivent maintenir vivante la mémoire du Génocide des Arméniens.

Ce premier génocide du 20ème siècle n’a peut-être pas inspiré les suivants mais il en présente déjà toutes les caractéristiques, toute la matrice mortifère. Un État sur le déclin, un peuple inquiet de son avenir dans un monde bouleversé, un gouvernement paranoïaque qui fait une lecture perverse de la modernité, une organisation scrupuleuse et méthodique de la mort et de la déportation, le développement des prétextes, l’intoxication du peuple, l’effacement des traces, le choix d’une milice spécialisée. Ces éléments vous les retrouvez dans l’Allemagne des années 1930 et 1940, dans le Cambodge des années 1970, dans le Rwanda de 1994.

La mémoire du Génocide des Arméniens est donc fondamentale et mon inquiétude de l’oubli se nourrit d’un oubli qui a déjà eu lieu. Oui, chers amis, on a déjà par le passé oublié le Génocide des Arméniens. On ne mesure plus comme les communautés arméniennes à travers le monde, ont dû se battre pour le faire ressurgir dans les consciences.

À la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, le peuple arménien est très présent dans le débat public et dans les médias de l’époque. Jean Jaurès et Georges Clémenceau abordent le sujet au Parlement. Anatole France et Charles Péguy le portent dans le monde intellectuel. Les journaux illustrés dans toute l’Europe relatent les massacres de 1894-1895 et de 1909 avec des dessins n’épargnant pas l’horreur aux lecteurs. Au moment du Génocide en 1915, l’opinion publique française est sensible à la cause arménienne et si elle est horrifiée par les exactions allemandes dans les Flandres belges et françaises, elle est aussi consciente qu’un drame bien pire se déroule en Anatolie.

Dès le 25 mai 1915, oui vous m’avez bien entendu, un mois seulement après le début du génocide, la France, le Royaume-Uni et la Russie adressent un message sans équivoque à l’Empire Ottoman. Je vous le lis : « Depuis un mois environ, la population kurde et turque de l’Arménie procède de connivence et souvent avec l’aide des autorités ottomanes à des massacres des Arméniens. (…) En présence de ces nouveaux crimes de la Turquie contre l’humanité et la civilisation, les gouvernements alliés font savoir publiquement à la Sublime Porte qu’ils tiendront personnellement responsables les membres du gouvernement ottoman ainsi que ceux de ses agents qui se trouveraient impliqués dans de pareils massacres ».

1- Rien n’est ignoré de ce qui se trame

2 – le terme de « crime contre l’humanité » est ainsi utilisé pour la première fois de l’Histoire

3- les 3 alliés envisagent déjà une justice internationale pour châtier les dirigeants ottomans.

Dès 1916, les récits de témoignages qu’ils soient de rescapés, de missionnaires ou de diplomates présents en Anatolie et en Syrie sont publiés çà et là dans le monde. Les troupes britanniques effarées retrouvent au fur et à mesure de leur progression au Moyen-Orient, des centaines de milliers de femmes et d’enfants arméniens assoiffés et dénutris. Des charniers sont découverts.

L’Empire ottoman est sévèrement sanctionné à la fin de la Guerre. En 1920, le traité de Sèvres démantèle l’empire, donne de vastes territoires à la Grèce, prépare un état arménien et un état kurde, impose la présence du Royaume-Uni et de la France en Anatolie.

Le gouvernement turc qui succède aux génocidaires les traduit devant les tribunaux. Des peines lourdes sont prononcées, y compris des peines de mort. Le nouveau ministre turc de l’Intérieur affirme même : « Pendant la guerre, nos dirigeants ont appliqué (…) la loi de déportation d’une manière qui surpasse les forfaits des brigands les plus sanguinaires. Ils ont décidé d’exterminer les Arméniens et ils les ont exterminés. Cette décision fut prise par le comité central Jeune Turc et fut appliquée par le gouvernement. »

Et pourtant, pourtant,… Le monde oublie les Arméniens. Ataturk à la tête d’officiers refusant le Traité de Sèvres conquiert l’Anatolie et contraint la France et le Royaume-Uni à un nouveau traité, celui de Lausanne, qui ignore les Arméniens. Les peines des génocidaires sont oubliées, amnistiées.

Alors, la mémoire du Génocide s’enfouit dans la mémoire des rescapés. Beaucoup n’auront plus la force ou la volonté d’en parler. J’ai souvent entendu mes amis arméniens pleurer un défunt parti sans jamais oser partager le récit de 1915.

Peut-être manquait-on d’un mot pour dire l’horreur, pour dire la vérité de ce qu’il s’est passé.

En 1921, un jeune juriste juif polonais assiste au procès de l’exilé arménien qui a tué l’un des trois plus hauts dignitaires jeune turc responsable des massacres de 1915. Ce procès qui a lieu en Allemagne est l’occasion de parler devant une cour de justice des évènements de 1915. Le jeune juriste en ressort vivement marqué, à vie. Ce jeune homme s’appelle Raphael Lemkin. En 1943, il invente LE mot, un mot qu’aucune langue humaine n’avait jamais pensé nécessaire, le mot de génocide. En 1945, Raphael Lemkin participe aux procès de Nuremberg. En 1948, il est la cheville ouvrière de la Convention des Nations Unies pour la prévention et la répression du crime de génocide.

Toujours, Raphael Lemkin dira que les massacres d’Arméniens organisés par le gouvernement jeune turc furent un génocide.

Pour lui, l’impunité dont ont joui les génocidaires de 1915 a pu contribuer à l’emballement de la machine nazie en 1942. Alors à la fin de sa vie, dans ses derniers écrits, Lemkin repense à cette convention des Nations Unies, repense aux Arméniens dont il avait découvert le martyr en 1921 et il écrit : « Les douleurs des hommes, des femmes et des enfants arméniens jetés dans l’Euphrate ou massacrés sur le chemin de Der Zor ont préparé la route vers l’adoption de la Convention de Génocide par les Nations Unies. Un million d’Arméniens sont morts mais une loi contre le meurtre des peuples a été écrite avec l’encre de leur sang et l’esprit de leur leurs souffrances. »

Alors, mes amis, n’oublions jamais le Génocide des Arméniens, exigeons que les vrais mots soient employés, diffusons la vérité dans tous les pays et toutes les nations du monde.

Pour ne jamais oublier, nous continuerons inlassablement d’édifier des Khatchkars dans nos villes, nous continuerons d’édifier des Khatchkars dans nos cœurs.

Je vous remercie

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